Mai 68

Mai 68, terme désignant les événements survenus en France en mai-juin 1968, constitue une période et une césure marquantes de l'histoire contemporaine française, caractérisées par une vaste révolte spontanée, de nature à la fois culturelle, sociale et politique, dirigée contre la société traditionnelle et, plus immédiatement, contre le pouvoir gaulliste en place. La crise révéla et accéléra les profondes mutations de fond de la société des Trente Glorieuses. Enclenchée par une révolte de la jeunesse étudiante parisienne, puis gagnant le monde ouvrier et pratiquement toutes les catégories de population à travers l'ensemble du territoire, elle reste le plus important mouvement social de l'Histoire de France.

Les Ă©vĂ©nements superposĂšrent essentiellement un mouvement Ă©tudiant et un mouvement ouvrier tous deux d'exceptionnelle ampleur. Au-delĂ  de revendications matĂ©rielles ou salariales, et de la remise en cause du rĂ©gime gaullien installĂ© depuis 1958, ils virent se dĂ©ployer une contestation multiforme de tous les types d'autoritĂ©. Une partie active du mouvement lycĂ©en et Ă©tudiant revendiqua notamment la « libĂ©ralisation des mƓurs Â», et au-delĂ , contesta la "vieille UniversitĂ©", la sociĂ©tĂ© de consommation, le capitalisme et la plupart des institutions et valeurs traditionnelles.

Le « Mai français Â» s'inscrit par ailleurs dans un ensemble d'Ă©vĂ©nements dans les milieux Ă©tudiants et ouvriers d'un grand nombre de pays. Il ne se comprend pas sans ce contexte d'Ă©bullition gĂ©nĂ©rale de part et d’autre du Rideau de fer, notamment en Allemagne, en Italie, aux États-Unis, au Japon, au Mexique et au BrĂ©sil, sans oublier la TchĂ©coslovaquie du printemps de Prague ou la Chine de la RĂ©volution culturelle.

En France, ces événements prennent cependant une coloration particuliÚre car d'importantes manifestations d'étudiants sont rejointes à partir du 13 mai 1968 par la plus importante grÚve générale de la VÚme République, dépassant celle survenue en juin 1936 lors du Front populaire[1]. Elle paralyse complÚtement le pays pendant plusieurs semaines et s'accompagne d'une recherche effrénée de prise de parole, d'une frénésie de discussions, de débats, d'assemblées générales, de réunions informelles dans la rue, à l'intérieur des organismes, des entreprises, des administrations, des lycées et des universités, des théùtres, des maisons de jeunes ou encore des maisons de la culture.

Explosion souvent confuse et complexe, parfois violente, plus souvent encore ludique et festive[2], Mai 68 apparaĂźt comme un moment d'illusion rĂ©volutionnaire lyrique, de foi ardente et utopique en la possibilitĂ© d'une transformation radicale de la vie et du monde. Ce que reflĂ©ta notamment une prolifĂ©ration de graffiti et de slogans imaginatifs : « Sous les pavĂ©s, la plage Â», « Il est interdit d'interdire Â», « Jouissez sans entraves Â», « Cours camarade, le vieux monde est derriĂšre toi Â», « La vie est ailleurs Â», etc.

Parfois qualifiĂ©e de « rĂ©volution manquĂ©e Â», et malgrĂ© le large recours Ă  la rhĂ©torique et aux symboles des rĂ©volutions françaises prĂ©cĂ©dentes — barricades, drapeaux rouge et noir —, Mai 68 ne vit en rĂ©alitĂ© aucune volontĂ© de conquĂȘte illĂ©gale du pouvoir ni de dĂ©rapage vers la guerre civile. Aucun coup de feu ne fut tirĂ© et quelques morts furent Ă  dĂ©plorer, surtout en juin.

Les historiens divisent classiquement le dĂ©roulement de Mai 68 en trois phases, une « pĂ©riode Ă©tudiante Â» (3-13 mai), une « pĂ©riode sociale Â» (13 - 26 mai) et une « pĂ©riode politique Â» (27-30 mai).

Avant comme aprÚs le rejet par la base, le 27 mai, des accords de Grenelle négociés par son Premier ministre Georges Pompidou avec les syndicats, Charles de Gaulle apparaßt dépassé par les événements. AprÚs sa disparition-surprise de 24 heures le 29 mai, il revient de Baden-Baden et reprend l'initiative en décrétant le 30 la dissolution de l'Assemblée nationale. La lassitude et le retournement de l'opinion publique, initialement favorable au mouvement, amÚnent un raz-de-marée gaulliste aux élections anticipées du 30 juin. Les grÚves cessent progressivement courant juin, et les hauts-lieux de la contestation, tels que la Sorbonne et l'Odéon à Paris, sont évacués par la police.

Mai 68 a suscitĂ© dĂšs l'Ă©poque de nombreuses controverses et interprĂ©tations divergentes sur sa nature, sur ses causes comme sur ses hĂ©ritages. Il s'est prolongĂ©, en ouvrant la voie aux nouvelles formes de contestations et de mobilisations des annĂ©es 1970 (autogestion, Ă©cologie politique, mouvements fĂ©ministes, dĂ©centralisation, « retour Ă  la terre Â» et rĂ©veil des cultures provinciales, etc.). Sans dĂ©bouchĂ© politique, l'Ă©vĂ©nement a eu un impact considĂ©rable sur le plan social et surtout culturel, en Ă©tant Ă  l'origine de nombreux acquis sociaux et de nombreuses rĂ©formes sociĂ©tales des annĂ©es suivantes.

Sommaire

[modifier] Origines

[modifier] Contexte économique

Paradoxalement, la crise de Mai 68 survient au terme d'une dĂ©cennie de prospĂ©ritĂ© inĂ©galĂ©e. Au plan Ă©conomique, c'est l'apogĂ©e des « Trente Glorieuses Â». La sociĂ©tĂ© de consommation s'est installĂ©e dans les mƓurs, sans que l'on prenne vraiment conscience de toutes ses implications ni des dĂ©sĂ©quilibres mondiaux qui se dĂ©veloppent.

Cependant, depuis quelques mois, voire une annĂ©e, des symptĂŽmes importants d'une dĂ©tĂ©rioration de la situation Ă©conomique française ont fait leur apparition. Le nombre de chĂŽmeurs s'accroĂźt rĂ©guliĂšrement : dĂ©but 1968, ils sont dĂ©jĂ  prĂšs de 500 000. Les jeunes se trouvaient les premiers touchĂ©s et en 1967, le gouvernement doit crĂ©er l'ANPE. La grande grĂšve des mineurs de 1963 a signalĂ© le malaise d'un monde de la mine qui vit ses derniĂšres annĂ©es avant le dĂ©but d'une crise fatale. Un nombre important de grĂšves se tiennent aussi entre 1966 et 1967, en rĂ©gion parisienne comme en province. Deux millions de travailleurs sont payĂ©s au SMIC et se sentent exclus de la prospĂ©ritĂ©, dont beaucoup d'OS des usines, de femmes ou de travailleurs immigrĂ©s. Les salaires rĂ©els commencent Ă  baisser et les travailleurs s'inquiĂštent pour leurs conditions de travail. Les syndicats s'opposent ainsi aux ordonnances de 1967 sur la SĂ©curitĂ© sociale. Des bidonvilles existent encore, dont le plus cĂ©lĂšbre est celui de Nanterre, directement sous les yeux des Ă©tudiants.

MĂȘme les catĂ©gories les plus privilĂ©giĂ©es ne sont pas sans motifs d'inquiĂ©tude : la massification de l'enseignement supĂ©rieur a entraĂźnĂ© sur les campus d'innombrables problĂšmes de locaux, de manque de matĂ©riel, de transports. En 1967-1968, le gouvernement reparle aussi de sĂ©lection, ce qui inquiĂšte les Ă©tudiants.

[modifier] Contexte politique

Au plan politique, le mouvement survient en une pĂ©riode d'usure de la RĂ©publique gaullienne, en place depuis 1958. En 1965, lors de la premiĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle au suffrage universel direct tenue depuis 1848, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle a Ă©tĂ© mis en ballottage par François Mitterrand Ă  la surprise gĂ©nĂ©rale. Aux Ă©lections lĂ©gislatives de 1967, sa majoritĂ© Ă  l'AssemblĂ©e nationale se rĂ©duit Ă  un seul siĂšge. Les centristes tels ValĂ©ry Giscard d'Estaing assortissent de rĂ©serves critiques leur soutien au pouvoir (le « oui, mais Â» de 1967). Les dĂ©mocrates-chrĂ©tiens tels Jean Lecanuet restent hostiles. La droite extrĂȘme et l'extrĂȘme droite ne pardonnent pas au gĂ©nĂ©ral le procĂšs de Vichy ni l'« abandon Â» de l'AlgĂ©rie française. Les gaullistes de gauche s'irritent du maintien Ă  Matignon de Georges Pompidou, jugĂ© trop conservateur. Quant Ă  ce dernier, une sourde rivalitĂ© l'oppose depuis 1965 au gĂ©nĂ©ral de Gaulle, dont il lorgne en silence la succession. Le 13 mai 1968, le slogan « Dix ans, ça suffit ! Â» traduira dans les dĂ©filĂ©s une certaine lassitude de l'opinion.

De Gaulle Ă©tait arrivĂ© au pouvoir en mai 1958 en jouant habilement de circonstances exceptionnelles (en apparaissant comme un recours aprĂšs l'Ă©meute du 13 mai et la prise du pouvoir par l'armĂ©e Ă  Alger). De ce fait, aux yeux de ses opposants, la lĂ©gitimitĂ© de son rĂ©gime reste fortement entachĂ©e par les soupçons d'un « coup d'État Â» originel. En dĂ©pit des succĂšs du pouvoir (fin de la guerre d'AlgĂ©rie et de la dĂ©colonisation, rĂ©sorption de la crise Ă©conomique, monĂ©taire et financiĂšre, croissance soutenue) et de l'acclimatation progressive d'une constitution renforçant le pouvoir exĂ©cutif (rĂ©gime semi-prĂ©sidentiel, renforcĂ© par l'Ă©lection du prĂ©sident de la rĂ©publique au suffrage universel direct et le recours aux rĂ©fĂ©rendums), ses pratiques autoritaires suscitent une critique croissante. Ainsi l'ORTF, dĂ©tentrice du monopole de l'audiovisuel, se fait ouvertement le relais de la propagande officielle. A Paris,le prĂ©fet Maurice Papon, responsable des tueries du 17 octobre 1961 et du mĂ©tro Charonne quelques annĂ©es plus tĂŽt Ă  peine, n'a Ă©tĂ© remplacĂ© qu'en 1967 par Maurice Grimaud, lettrĂ© humaniste venu de la gauche mendĂ©siste. D'autre part, Ă  78 ans, la politique extĂ©rieure de prestige de Charles de Gaulle et son nationalisme d'une autre Ă©poque ne rĂ©pondent pas nĂ©cessairement aux attentes plus matĂ©rielles, culturelles et sociales de la majoritĂ© des Français. En avril 1968, un cĂ©lĂšbre Ă©ditorial de Pierre Viansson-PontĂ© dans Le Monde constate que « la France s'ennuie Â», reprenant le constat prophĂ©tique de Lamartine sous le gouvernement Guizot quelques annĂ©es avant la rĂ©volution de 1848.

Le Parti communiste français, de loin la premiĂšre force de gauche, peine Ă  se dĂ©staliniser et a de fait cessĂ© depuis longtemps de poursuivre des objectifs rĂ©volutionnaires. Les bureaucraties sclĂ©rosĂ©es d'URSS et d'Europe de l'Est rĂ©pugnent les jeunes militants d'extrĂȘme gauche, dont le modĂšle se situe dĂ©sormais plutĂŽt du cĂŽtĂ© de Cuba ou de la Chine populaire. Beaucoup critiquent aussi le PCF — parfois appelĂ© P « C Â» F — pour son peu d'empressement Ă  critiquer la dĂ©rive de l'URSS entre les mains des rĂ©visionistes liquidateurs du socialisme.

ParallĂšlement, les gauches non-communistes ne parviennent pas Ă  sortir de leurs divisions et de leurs discrĂ©dits. Aussi un espace est-il ouvert pour que des groupes « gauchistes Â» se multiplient, en marge des grandes organisations officielles (trotskistes, prochinois, etc.). La politisation et l'agitation sont entretenues dans la jeunesse par exemple par les comitĂ©s ViĂȘtnam, formĂ©s majoritairement de lycĂ©ens et Ă©tudiants, qui dĂ©noncent « l'impĂ©rialisme amĂ©ricain Â» visible par la guerre du ViĂȘt Nam. La guerre froide fait aussi naĂźtre des idĂ©es antinuclĂ©aires.

[modifier] Origines culturelles

Mai 68 ne se comprend que dans un monde en rapide mutation. L'accĂ©lĂ©ration de l'exode rural et de l'urbanisation, l'augmentation considĂ©rable du niveau de vie, la massification de l'Ă©ducation nationale et de l'UniversitĂ©, l'avĂšnement de la culture des loisirs, du spectacle et des mass mĂ©dia, reprĂ©sentent des changements accĂ©lĂ©rĂ©s et sans prĂ©cĂ©dents en moins d'une gĂ©nĂ©ration. Les annĂ©es 1960 sont aussi celles de l'affirmation de la jeunesse en tant que catĂ©gorie socio-culturelle et politique Ă  part entiĂšre. En particulier, la jeunesse a maintenant sa propre culture, avec une presse qui lui est destinĂ©e, des Ă©missions de radio trĂšs suivies (Salut les copains !) ou ses chanteurs attitrĂ©s (les Beatles, les Rolling Stones, Johnny Halliday, etc.). Elle a aussi ses propres malaises et ses propres revendications (notamment en matiĂšre de libertĂ© sexuelle) que les pouvoirs publics et le monde adulte tardent Ă  comprendre.

Au plan religieux, la France, encore trĂšs catholique, vient de suivre avec passion le Concile de Vatican II, qui a profondĂ©ment rĂ©novĂ© mais aussi Ă©branlĂ© le catholicisme traditionnel, et surtout les mouvements d'action catholique. En particulier, les Scouts de France reprĂ©sentant Ă  l'Ă©poque une part non nĂ©gligeable des jeunes chrĂ©tiens, ont modifiĂ© les rapports hiĂ©rarchiques dans leurs structures, remettant en cause Ă  partir de 1964, un modĂšle de type militaire et introduisant la collĂ©gialitĂ© des dĂ©cisions au sein des Ă©quipes. La Jeunesse Ă©tudiante chrĂ©tienne en Ă©bullition doit ĂȘtre reprise en main par la hiĂ©rarchie dĂšs 1964. Le mouvement des prĂȘtres-ouvriers, dont la condamnation est levĂ©e en 1965, reprend son essor. Beaucoup de chrĂ©tiens se prĂ©occupent de rĂ©nover les relations des fidĂšles aux autoritĂ©s religieuses, de revisiter les pratiques et les dogmes, voire de rĂ©concilier foi et rĂ©volution.

Sur le plan sociologique, la dynamique de groupe s'est répandue pendant les années 1960 dans les formations des responsables de toutes les organisations et des entreprises. La mode est au débat.

Mais les clivages sociaux sont encore extrĂȘmement rigides. 92 % des Ă©tudiants viennent encore de la bourgeoisie. Le paternalisme autoritaire est omniprĂ©sent. On commence Ă  ouvrir des lycĂ©es « mixtes[3] Â», mais beaucoup d'Ă©tablissements scolaires sont encore rĂ©servĂ©s aux garçons ou aux filles seulement. Les filles ne sont pas autorisĂ©es Ă  porter le pantalon. Il est impossible de fumer dans un Ă©tablissement ou, dans les universitĂ©s, d'accĂ©der pour les hommes aux internats de filles.

La France a autorisé l'usage de la pilule contraceptive dÚs 1967, mais elle est encore peu répandue. L'éducation n'a pas encore connu de réformes structurelles et le décalage est criant entre les aspirations d'une jeunesse et les cadres moraux qu'ils ressentent comme dépassés.

Au plan philosophique, plusieurs auteurs ont eu une influence importante au moins sur une partie du mouvement, pendant et aprĂšs : le freudo-marxiste Wilhelm Reich, dont le manifeste, La rĂ©volution sexuelle, est paru en 1936 ; le livre d'Herbert Marcuse L'Homme unidimensionnel, sous-titrĂ© Essai sur l'idĂ©ologie de la sociĂ©tĂ© industrielle avancĂ©e, paru en France en 1964 puis rééditĂ© en 1968 ; le TraitĂ© de savoir vivre Ă  l'usage des jeunes gĂ©nĂ©rations de Raoul Vaneigem, paru en 1967 ; La SociĂ©tĂ© du spectacle de Guy Debord, paru en 1967 ; et, plus tard, L'Anti-ƒdipe de Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari, publiĂ© en 1972. D'autres penseurs comme Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron critiquent la « reproduction sociale Â» qui permet aux Ă©lites de conserver leur domination de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. À l'École normale supĂ©rieure de la rue d'Ulm, le philosophe communiste Louis Althusser a formĂ© une gĂ©nĂ©ration de penseurs marxistes-lĂ©ninistes français, qui forment l'embryon des premiĂšres organisations maoĂŻstes.

Cependant, peu des penseurs éminents de l'époque prendront part en personne au mouvement, dont l'explosion les surprendra autant que tout le monde. En général, ils seront initialement perplexes, réservés voire hostiles.

Une partie de la jeunesse radicalisĂ©e regarde avec fascination vers les mouvements rĂ©volutionnaires du Tiers-Monde : Che Guevara, Fidel Castro, Ho Chi Minh servent de modĂšle, tandis que l'irruption sur la scĂšne chinoise des jeunes gardes rouges donnent l'illusion que la jeunesse en tant que telle peut avoir un pouvoir politique dans la sociĂ©tĂ© et remettre en cause l'autoritĂ© des adultes et des pouvoirs. On suit aussi attentivement les luttes menĂ©es aux Etats-Unis par le mouvement d'Ă©mancipation des Noirs, ou encore par les sit-in et les diverses recherches du mouvement hippie et Ă©tudiant (Berkeley). En avril 1968, des incidents retentissants opposent Ă©tudiants du Mouvement des Ă©tudiants allemands socialistes (Sozialistischer Deutscher Studentenbund) et autoritĂ©s ouest-allemandes. Le caractĂšre international de ces mouvements permet de replacer les Ă©vĂ©nements français au sein d'une dynamique mondiale.

[modifier] Origines immédiates

Le mouvement du 22-Mars, prenant le relais de la contestation menĂ©e par de petits groupes tels les anarchistes et les Les enragĂ©s de RenĂ© Riesel, se fait connaĂźtre ce jour-lĂ  en occupant un Ă©tage de la tour administrative de lafacultĂ© de Nanterre. Sa principale revendication est la protestation contre des arrestations opĂ©rĂ©es quelques jours plus tĂŽt lors des manifestations contre la guerre du ViĂȘt Nam.

Le mouvement est porteur d'un idéal politique trÚs libéral au sens des libertés individuelles et trÚs critique vis à vis de la société de consommation, de l'autoritarisme, de l'impérialisme. Le mouvement joue aussi de thÚmes touchant à la vie de tous les jours, comme par exemple le droit d'accÚs pour les garçons aux résidences universitaires des filles.

Il n'y a pas eu Ă  proprement parler de « figures de proue Â» du mouvement qui est demeurĂ© « multiforme Â» et sans organisation centralisĂ©e. Certains sont cependant devenus, a posteriori, des emblĂšmes du mouvement mĂȘme si leurs discours, singuliers, ne sauraient rĂ©sumer la diversitĂ© d'opinions qui existaient au sein des masses et si, pour certains, ce discours postĂ©rieur a parfois consistĂ© Ă  réécrire les Ă©vĂ©nements. Parmi eux, Serge July, Daniel Cohn-Bendit mais Ă©galement les « nouveaux philosophes Â» comme par exemple Bernard-Henri LĂ©vy. L'Ă©crivain Robert Merle, prix Goncourt 1949 et professeur d'anglais Ă  la facultĂ© de Nanterre, a consacrĂ© un roman entier Ă  la journĂ©e du 22 mars et celles qui l'ont prĂ©cĂ©dĂ©e. On y retrouve beaucoup de leaders de l'Ă©poque, ainsi qu'une bonne analyse des causes et rĂȘves du mouvement[4]. Cet ouvrage, sur les Ă©vĂ©nements, est bien complĂ©tĂ© par celui de Kristin Ross sur les discours qui ont Ă©tĂ© tenus sur Mai 68, de 1968 Ă  nos jours[5].

Les causes de ce mouvement sont diverses. Les analyses historiques tournent Ă  la fois autour de l'idĂ©e qu'une grande rigiditĂ© cloisonnait les relations humaines et les mƓurs et de la constatation d'un dĂ©but de dĂ©gradation des conditions matĂ©rielles aprĂšs la pĂ©riode de reconstruction suivant la Seconde Guerre mondiale. À l'Ă©poque, de nombreux bidonvilles jouxtent la capitale notamment celui de Nanterre. Les Ă©tudiants qui se rendaient dans la facultĂ© fraĂźchement construite dĂ©couvrirent ce milieu, la pauvretĂ©, la condition ouvriĂšre. Le mĂ©contentement naissant dans le milieu Ă©tudiant sera relayĂ© par celui qui se profilait depuis plusieurs annĂ©es dans le secteur ouvrier.

[modifier] Résumé général des événements

[modifier] Forces en présence

L'Ă©clatement spontanĂ© de la crise prit complĂštement au dĂ©pourvu le pouvoir, ainsi que pratiquement toutes les organisations, partis et syndicats organisĂ©s. Le camp du pouvoir ne fut pas plus uni que celui de la contestation. Le Parti communiste français et son relais syndical, la CGT, refusĂšrent dans un premier temps de joindre leur cause Ă  celle des Ă©tudiants vus comme « bourgeois Â» et a fortiori de leurs dirigeants d'inspiration libertaire (tels Daniel Cohn-Bendit) ou issus des divers groupuscules « gauchistes Â». Ceux-ci Ă©taient souvent eux-mĂȘmes divisĂ©s (« marxistes-lĂ©ninistes Â» prochinois, trotskystes, etc.) et incertains quant Ă  l'attitude Ă  avoir face au mouvement. Au sommet de l'État, la crise aggrava les divergences entre le gĂ©nĂ©ral de Gaulle, peu comprĂ©hensif envers ce qu'il qualifie le 19 de « chienlit Â», et partisan d'une rĂ©pression immĂ©diate, et son Premier ministre, Georges Pompidou, qui prĂ©fĂ©ra jouer la carte de la modĂ©ration et de la comprĂ©hension pour mieux laisser le mouvement s'essouffler de lui-mĂȘme. Les forces centristes et les gauches (Pierre MendĂšs France, François Mitterrand) tentĂšrent difficilement de canaliser vers la construction d'une alternative politique au rĂ©gime gaullien un mouvement largement indiffĂ©rent Ă  la question de la prise du pouvoir.

[modifier] Déroulement d'ensemble

Numéro 1 de l'Enragé, dessin de Siné
Numéro 1 de l'Enragé, dessin de Siné

Le 3 mai, la cour de la Sorbonne est occupĂ©e par 400 manifestants qui tiennent meeting sans heurt particulier. Devant le risque d'une attaque des Ă©tudiants d'extrĂȘme droite (Occident, d'inspiration fasciste et violent, annonce une marche sur l'Ă©tablissement dans le but avouĂ© d'une confrontation brutale), elle est Ă©vacuĂ©e par une intervention policiĂšre musclĂ©e : plusieurs centaines d'Ă©tudiants sont arrĂȘtĂ©s, dont Jacques Sauvageot, le dirigeant du principal syndicat Ă©tudiant. Cette intervention des forces de l'ordre Ă  la Sorbonne, sans prĂ©avis ni nĂ©gociations, est trĂšs mal vĂ©cue par les Ă©tudiants, qui se pensaient protĂ©gĂ©s par le statut universitaire. Les Ă©tudiants rĂ©agissent aussitĂŽt par des manifestations violentes contre les forces de l'ordre : jets de pavĂ©s, puis barricades. Ces manifestations reprennent ensuite Ă  l'annonce de peines de prison pour les manifestants, pendant lesquelles commencent Ă  fleurir les slogans libertaires.

Le prĂ©sident du SNE-Sup (syndicat des enseignants du supĂ©rieur), Alain Geismar, dĂ©cide de soutenir les manifestants. Les membres du Parti communiste et de certaines organisations d'extrĂȘme gauche (maoĂŻstes, AJS) sont d'abord pris de court : pour eux, la rĂ©volution est censĂ©e venir des ouvriers, et non des Ă©tudiants ; de plus, les revendications du mouvement du 22-Mars leur paraissent « puĂ©riles Â» et « petit-bourgeoises Â» et surtout « gauchistes Â». AprĂšs un moment de flottement, ils essayent toutefois de gagner les ouvriers Ă  cette « rĂ©volte Â». La CGT, pour sa part, ne les suit pas et son secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l'Ă©poque, Georges SĂ©guy, s'en expliquera plus tard devant les mĂ©dias : « Cohn-Bendit qui est-ce ? Sans doute faites-vous allusion Ă  ce mouvement lancĂ© Ă  grand renfort de publicitĂ© qui, Ă  nos yeux, n'a pas d'autre objectif que d'entraĂźner la classe ouvriĂšre dans des aventures en s'appuyant sur le mouvement des Ă©tudiants Â». Mais la base de ces organisations traditionnelles de gauche dĂ©passe leurs responsables.

Dans la nuit du 10 au 11 mai, les étudiants occupant le Quartier latin dressent plusieurs dizaines de barricades qui sont finalement prises d'assaut dans la nuit par les CRS. On relÚve des centaines de blessés. Face à la répression policiÚre, la population a tendance depuis les premiers jours à prendre majoritairement fait et cause pour les étudiants. A l'aube, syndicats et partis appellent à une démonstration de solidarité pour le surlendemain.

Le 13 mai une immense manifestation traverse Paris. Le syndicat CFDT parle d'un million de manifestants. La prĂ©fecture de police n'en concĂšde mĂȘme pas deux cent mille.

Le chef de l'État, le gĂ©nĂ©ral de Gaulle, en voyage officiel en Roumanie du 14 au 19 mai, n'accorde initialement pas beaucoup d'attention Ă  ces manifestations. Il laisse son Premier ministre Georges Pompidou s'en occuper : on dira de lui plus tard que « rares sont les hommes politiques, tel M. Pompidou, pour encaisser Ă  ce point pendant les insultes Â». Celui-ci a interrompu le 12 un autre voyage officiel en Afghanistan pour faire face Ă  la situation. Il exige que les forces de police quittent la Sorbonne, afin de calmer la situation. On croit alors qu'il tergiverse et cĂšde mais en rĂ©alitĂ© ce mouvement est tactique : il espĂšre que les excĂšs des Ă©tudiants dĂ©considĂ©reront leur mouvement au regard de l'opinion (lettre citĂ©e par Raymond Aron dans ses MĂ©moires, p.667). Sceptique face Ă  cette ligne de modĂ©ration tactique, de Gaulle reste pour l'heure Ă  l'Ă©cart, en se rĂ©servant la possibilitĂ© d'intervenir si besoin.

Sans mot d'ordre aucun, et Ă  la surprise des responsables de chaque camp, la grĂšve gĂ©nĂ©rale symbolique prĂ©vue pour le 13 mai ne s'arrĂȘte pas Ă  ce jour-lĂ . Le mouvement ne fait au contraire que s'Ă©tendre rapidement dans le courant du mois : c'est la premiĂšre grĂšve gĂ©nĂ©rale sauvage de l'Histoire. C'est aussi la premiĂšre fois qu'une grĂšve gĂ©nĂ©rale paralyse un pays parvenu au stade de la sociĂ©tĂ© de consommation.

Des grĂšves et occupations d'usine spontanĂ©es se multiplient donc jusqu'Ă  mi-mai. La premiĂšre a lieu Ă  l'usine Sud-Aviation Bouguenais (Nantes) le 14 mai avec 2682 salariĂ©s. Le 22 mai, 10 millions de salariĂ©s ne travaillent pas (en grĂšve ou empĂȘchĂ©s de travailler). Les revendications sont Ă  la fois traditionnelles (augmentation des salaires, meilleures conditions de travail) et nouvelles. Il s'agit en effet de revendications qualitatives (pour plus d'autonomie, responsabilitĂ© du salariĂ©, forme de cogestion des entreprises...).

Dans tout le pays, les portes s'ouvrent Ă  n'importe quel citoyen, la parole se libĂšre et devient pour quelques semaines la raison d'ĂȘtre des Français. EnthousiasmĂ© ou catastrophĂ©, dubitatif ou mĂ©ditatif, chacun selon sa sensibilitĂ© participe ou observe. Des dialogues intenses se nouent dans les rues, entre inconnus, et Ă  travers les gĂ©nĂ©rations.

L'un des symboles de ces lieux de dĂ©bats est le théùtre de l'OdĂ©on Ă  Paris oĂč l'on peut entendre s'affronter, dans des dĂ©bats pris trĂšs au sĂ©rieux jour et nuit, quelques syndicalistes dĂ©lĂ©guĂ©s de chez Renault, des mĂ©nagĂšres du quartier, des Ă©tudiants, un groupe de jeunes de droite de Neuilly-sur-Seine venus en touristes, un autre groupe de lycĂ©ens d'une banlieue ouvriĂšre, autres touristes, tel ou tel artiste cĂ©lĂšbre, des professeurs, un conseiller municipal aux abois, un ou deux cadres d'entreprise catastrophĂ©s, pendant que dans les coulisses du théùtre, quelques Ă©chevelĂ©s de la libĂ©ration sexuelle se livrent Ă  des Ă©bats spontanĂ©s et sans intimitĂ©.

À tout moment dans tel ou tel lieu de France, un militant de telle ou telle organisation, plus ou moins rompu Ă  la dynamique de groupe en vogue, s'impose pour faire voter une « motion Â» en « assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale Â» qui se perd dans un flot de tracts et achĂšve parfois sa course dans un article de presse, si un journal peut paraĂźtre, suivant le destin d'une bouteille Ă  la mer lancĂ©e Ă  Maubeuge et ouverte dans l'Île de la CitĂ©. On dĂ©couvrira des attitudes personnelles surprenantes, comme celle du dĂ©putĂ© ValĂ©ry Giscard d'Estaing allant seul Ă  l'aube Ă  la rencontre des ouvriers de Billancourt qui occupent leur usine.

Les accords de Grenelle nĂ©gociĂ©s entre Georges Pompidou et les syndicats laissent croire un moment Ă  une sortie de crise en Ă©change d'une fournĂ©e d'acquis sociaux sans prĂ©cĂ©dent depuis la LibĂ©ration voire depuis les accords Matignon du 7 juin 1936 : droit syndical dans l'entreprise, augmentation du Smic de 30 %, paiement des jours de grĂšve Ă  50 %, etc. Cependant, la base boude les accords et aucune reprise du travail en se manifeste.

La crise devient politique. Alors que le gĂ©nĂ©ral de Gaulle apparaĂźt flottant et dĂ©passĂ© (son intervention tĂ©lĂ©visĂ©e du 24 mai, proposant un rĂ©fĂ©rendum, est tombĂ©e Ă  plat de son propre aveu, et n'a suscitĂ© qu'une nouvelle nuit de barricades parisiennes, plus violente que la prĂ©cĂ©dente), une alternative semble s'esquisser non sans mal Ă  gauche. Certains comme François Mitterrand parlent d'un gouvernement provisoire qui serait dirigĂ© par Pierre MendĂšs France. C'est aussi vers ce dernier que se tournent beaucoup de regards, jusque de la part des centristes et de certains hommes de droite, et c'est en lui aussi que mettent leurs espoirs les organisateurs du meeting du stade CharlĂ©ty (CFDT, UNEF et animateurs de Mai), rĂ©unis le 27 mai au soir. Quant au PCF, dubitatif mais menacĂ© d'ĂȘtre dĂ©bordĂ©, il fait dĂ©filer ses troupes en bon ordre le 29 pour exiger un « gouvernement populaire Â» aux contours imprĂ©cis mais dont il serait une partie prenante essentielle.

C'est ce 29 mai qu'au plus fort de la contestation et du dĂ©sarroi, de Gaulle disparaĂźt pendant plusieurs heures, Ă  la surprise gĂ©nĂ©rale. Cela plonge Pompidou et la majoritĂ© dans une certaine angoisse. Sans prĂ©venir personne, de Gaulle va consulter son ancien compagnon de lutte le gĂ©nĂ©ral Massu en Allemagne, au lieu de se rendre comme annoncĂ© Ă  sa rĂ©sidence secondaire de Colombey. Veut-il s'assurer symboliquement du soutien de l'armĂ©e, dont nul ne souhaite en rĂ©alitĂ© l'intervention ? Veut-il dĂ©concerter l'adversaire et jouer sur la peur du vide, alors que l'opinion commence Ă  se retourner devant l'absence de perspective du mouvement ? EpuisĂ© et dĂ©concertĂ©, a-t-il eu un authentique moment de passage Ă  vide voire la tentation de se retirer ? Il semble que toutes ces raisons se soient conjuguĂ©es.

Revenu Ă  Paris le lendemain midi 30 mai, de Gaulle accepte la proposition de Georges Pompidou de dissoudre l'AssemblĂ©e nationale pour organiser de nouvelles Ă©lections lĂ©gislatives[6]. Le Premier ministre estime avec justesse que le mouvement Ă©tudiant, poursuivant la grĂšve en dĂ©pit de l'accession Ă  ses revendications, s'est rendu impopulaire. L'aprĂšs-midi, tandis qu'une marche de soutien au gouvernement, menĂ©e par AndrĂ© Malraux et Michel DebrĂ©, rĂ©unit sur les Champs-ÉlysĂ©es trois cent mille manifestants selon la prĂ©fecture de police et un million selon les gaullistes, de Gaulle annonce la dissolution par la radio dans un discours bref qui change brusquement la donne (voir Charles de Gaulle pour quelques extraits).

La situation se renverse peu Ă  peu. AprĂšs plusieurs Ă©pisodes violents dĂ©but juin — violents affrontements Ă  Renault-Flins les 7 et 10 et Ă  Peugeot-MontbĂ©liard-Sochaux le 11 —, les grĂšves cessent progressivement. Une troisiĂšme « nuit des barricades Â» au Quartier latin les 11 et 12 juin n'est plus que le fait d'irrĂ©ductibles. Le 12 juin, plusieurs organisations « gauchistes Â» sont dissoutes. L'OdĂ©on et la Sorbonne sont Ă©vacuĂ©s sans difficultĂ© par la police quelques jours plus tard. De nombreux journalistes grĂ©vistes sont licenciĂ©s Ă  l'ORTF, tandis que la rĂ©pression s'abat sur certains leaders du mouvement, tels Daniel Cohn-Bendit, interdit durablement de sĂ©jour. Les Ă©lections des 23 et 30 juin s'achĂšvent sur un raz-de-marĂ©e Ă©lectoral pour les gaullistes, dont le groupe emporte la majoritĂ© absolue Ă  l'AssemblĂ©e, situation sans prĂ©cĂ©dent. Mais ces jours ont aussi portĂ© en germe un net refroidissement des relations entre Georges Pompidou et le gĂ©nĂ©ral de Gaulle : aussitĂŽt les Ă©lections remportĂ©es, ce dernier le remplace par Maurice Couve de Murville Ă  la tĂȘte du gouvernement.

NĂ©anmoins, les Français ont appris Ă  apprĂ©cier en ces jours-lĂ  le vrai vainqueur de la crise : de Gaulle n'est plus irremplaçable et, aprĂšs l'Ă©chec du rĂ©fĂ©rendum du 28 avril 1969, suivi de sa dĂ©mission immĂ©diate, c'est sans surprise que Georges Pompidou accĂ©dera Ă  l'ÉlysĂ©e.

L'Ă©chec politique du mouvement n'empĂȘche pas un certain succĂšs social et culturel : jamais ratifiĂ©s, les accords de Grenelle sont tacitement appliquĂ©s. L'UniversitĂ© napolĂ©onienne est dĂ©mantelĂ©e fin 1968 par la loi Edgar Faure, la dĂ©centralisation relancĂ©e. Si la tentative du Premier ministre Jacques Chaban-Delmas (1969-1974) de satisfaire certaines aspirations de Mai 68 se heurtent au plus grand conservatisme de Pompidou, d'autres satisfactions seront apportĂ©es par le prĂ©sident ValĂ©ry Giscard d'Estaing en 1974 (dĂ©pĂ©nalisation de l'IVG, fin de la censure, majoritĂ© civile Ă  18 ans, etc.) ou encore par la gauche au pouvoir aprĂšs 1981 (libĂ©ralisation de l'audiovisuel, loi Defferre sur la dĂ©centralisation, etc.)

[modifier] Chronologie des événements

[modifier] 1er mai

Traditionnel dĂ©filĂ© Ă  l’appel de la CGT, du PCF et du PSU (RĂ©publique - Bastille). La CFDT, la FGDS et la FEN ont refusĂ© de s’associer.
Daniel Cohn-Bendit est appelé à comparaßtre le 6 mai devant la Commission des affaires contentieuses et disciplinaires de l'Université.
La rumeur court que les « fafs Â» vont attaquer Nanterre le 2 mai. Ils ont fait venir des renforts de province. DĂšs la nuit, avec l’aide des membres des ComitĂ©s Vietnam de base accourus en foule, la facultĂ© est mise en Ă©tat d’autodĂ©fense.
Chapelle de la Sorbonne
Chapelle de la Sorbonne

[modifier] 2 mai

  • 7h45 : À la Sorbonne, Occident met le feu au bureau de la FĂ©dĂ©ration gĂ©nĂ©rale des Ă©tudiants en lettres, la FGEL. Les pompiers accourent sur les lieux dans les minutes qui suivent et maĂźtrisent le feu. Sur le mur on dĂ©couvre un cercle barrĂ© d’une croix celtique, l’insigne d’Occident. Personne n’a vu ces incendiaires, dont le feu, vite Ă©touffĂ© dans ce local, va tout embraser. En signe de protestation, les Groupes d’études de lettres (FGEL) annoncent un meeting le lendemain vendredi 3 mai, dans la cour de la Sorbonne : « Nous ne laisserons pas les Ă©tudiants fascistes maĂźtres du Quartier latin. Â» Mais ils prennent aussi la dĂ©fense de Cohn-Bendit : « Jamais les Ă©tudiants ne permettront que la rĂ©pression policiĂšre s’abatte sur un des leurs par le biais d’un tribunal universitaire. Â»
DĂšs le matin, la rumeur n’est plus mise en doute par personne (les preuves sont lĂ , Ă  la Sorbonne) et va dĂ©clencher la rĂ©volte : le mouvement Occident, constituĂ© de militants d’extrĂȘme droite et aidĂ© pour l’occasion par d’anciens parachutistes, a fait savoir qu’il s’apprĂȘtait, pour le lendemain, Ă  attaquer Nanterre et Ă  rĂ©tablir l'ordre. C’est le branle-bas de combat sur le campus.
En prĂ©vision, on s’arme de gourdins, de boulons, on fabrique des cocktails Molotov et entasse des barres de fer. L’effectif du commando d’Occident, parachutistes compris, dĂ©passe les 200 Ă©lĂ©ments.
Le meeting qu’Occident compte tenir n’est qu’un prĂ©texte pour en dĂ©coudre et l'avertissement est pris au sĂ©rieux. Les Pro-chinois de l’UJCml se prĂ©parent donc Ă  recevoir dignement leurs visiteurs et transforment la facultĂ© en camp retranchĂ© avec occupation « stratĂ©gique Â» des toits, lance-pierres, catapultes gĂ©antes pour projectiles gĂ©ants (gĂ©nĂ©ralement des tables), cocktails Molotov, caillasses, etc. Des guetteurs casquĂ©s ont pris place sur le toit munis des caisses de boulons et de cailloux. Il y a des sentinelles partout, aux portes et aux fenĂȘtres des bĂątiments. Matraque Ă  la main, casque Ă  la ceinture, les chefs patrouillent. Des tranchĂ©es creusĂ©es sur le campus sont prĂ©vues pour enrayer la progression de l’adversaire et bloquer ses voitures. Des contacts ont mĂȘme Ă©tĂ© pris avec des ouvriers qui travaillent dans un chantier voisin, pour que, si le besoin s’en faisait sentir, ils appuient les Ă©tudiants avec leurs bulldozers ! Les Ă©tudiants de l’universitĂ© de PĂ©kin servent de modĂšles, ils ont dĂ©jĂ  eu recours Ă  cette stratĂ©gie de dĂ©fense qui prĂ©voit de faire du campus un camp retranchĂ©. On se passe de main en main un tract d’Occident : « Nous montrerons demain que nous sommes capables de nous opposer Ă  la terreur rouge et de rĂ©tablir l’ordre avec les moyens qui s’imposent Â».
Finalement, Occident ne viendra pas, mais la police si. Un bùtiment de la résidence est transformé en Fort-Chabrol.
Au milieu de l'effervescence, on apprend que huit Ă©tudiants du Mouvement du 22 Mars sont convoquĂ©s devant la Commission des affaires contentieuses et disciplinaires de l’UniversitĂ© de Paris, que prĂ©side Robert FlaceliĂšre, directeur de l’École normale supĂ©rieure de la rue d’Ulm et vice-prĂ©sident du Conseil de l’UniversitĂ©, pour le lundi 6 mai, Ă  11h30. Les accusĂ©s qui doivent rĂ©pondre de la soirĂ©e du 22 mars sont : Daniel Cohn-Bendit, Olivier Castro, Michel Pourny, Daniel Schulmann, Yves Fleischl, Jean-Louis Ploix, Jean-Pierre Duteuil et RenĂ© Riesel.
En fin de matinĂ©e, le doyen de Nanterre, M. Pierre Grappin, et le recteur Roche se rendent sur place pour constater la situation avec le directeur des enseignements supĂ©rieurs du ministĂšre, M. Olmer. Ils sont inquiets. Grappin ne voit pas d’autre solution que de suspendre les cours, comme en mars. On est Ă  quinze jours des examens, la facultĂ© peut Ă  la rigueur rester fermĂ©e jusque-lĂ  : « D’ailleurs, aprĂšs avoir marquĂ© le coup, nous prĂ©voyons de la rouvrir progressivement si la situation le permet. Â»
  • 13h45 : un tract des « 22 mars Â» lance le mot d’ordre : « Hors de Nanterre les ratonneurs ! Les commandos fascistes seront exterminĂ©s. Â»
Dans l’aprĂšs-midi, 300 Ă©tudiants environ rĂ©quisitionnent le grand amphi de la facultĂ© pour la projection de films sur la guerre du ViĂȘt Nam et sur le Black Power. RenĂ© RĂ©mond trouve son amphithéùtre occupĂ© avec une pancarte sur la porte : « Le cours de RĂ©mond n'aura pas lieu. Â» L’historien, furieux, proteste, mais rien n’y fait. Il reçoit pour tout encouragement une table dans les jambes, on le hue, on l’expulse et il est contraint de faire demi-tour. Les cours de François Bourricaud, de Michel Crozier et d'Alain Touraine sont Ă©galement perturbĂ©s.
  • 19h : Devant la tournure prise par les Ă©vĂšnements, le doyen Grappin, en accord avec le ministre Alain Peyrefitte et le recteur Roche, dĂ©cide de suspendre les cours et les travaux pratiques Ă  l’universitĂ© de Nanterre « jusqu’à nouvel ordre Â» Ă  compter du lundi 6 mai Ă  9 heures.
Le journal tĂ©lĂ©visĂ© de 20 heures sur la premiĂšre chaĂźne diffuse l’appel du doyen Grappin qui s’élĂšve contre l’action de « petits groupes d’extrĂ©mistes Â». Le dĂ©part pour l’Iran et l’Afghanistan du Premier ministre Georges Pompidou est Ă©galement diffusĂ© ce mĂȘme soir.
CommuniquĂ© de l’UNEF et du Mouvement du 22 mars pour une manifestation le 6 mai Ă  10 h Ă  la Sorbonne : s’opposer Ă  la rĂ©pression engagĂ©e contre certains Ă©tudiants.

[modifier] 3 mai

  • 12h : Le soulĂšvement des Ă©tudiants de Nanterre gagne le quartier Latin Ă  Paris. En accord avec plusieurs organisations d’extrĂȘme gauche (la JCR d’Alain Krivine, la FER de Stephane Berg), le Mouvement d’action universitaire, l’UNEF et le Mouvement du 22 mars s’associent au meeting dans la cour de la Sorbonne pour protester Ă  la fois contre l’incendie des locaux de la FGEL, la veille, par le groupe d’extrĂȘme droite « Occident Â» et contre la comparution de Daniel Cohn-Bendit et de ses camarades devant le conseil de discipline de l’UniversitĂ© le 6 mai : « Protester contre la fermeture de Nanterre et la comparution de huit Ă©tudiants devant une commission de discipline, le lundi suivant. Â» Environ 200 Ă©tudiants, placĂ©s sous le commandement de Xavier Langlade, le chef du « SO Â» (service d’ordre) de la JCR, sont prĂ©sents.
Un trotskiste de la FER commence par invoquer la nĂ©cessaire alliance avec la classe ouvriĂšre. Puis, un militant lit Ă  haute voix l’éditorial de Georges Marchais dans L’HumanitĂ©. Ensuite, Cohn-Bendit, harangue le public : « Que la Sorbonne devienne un nouveau Nanterre ! Â», lance-t-il. C’est ensuite au tour de Jacques Sauvageot, 25 ans, licenciĂ© en droit et en histoire de l’art, militant du PSU et vice-prĂ©sident de l’UNEF (dont il assure la prĂ©sidence par intĂ©rim depuis avril), inconnu de Cohn-Bendit et des autres, de prendre la parole. Tout ce beau monde attend, en outre, de pied ferme les nationalistes qui, aprĂšs la fermeture de Nanterre, ont promis de leur faire rendre gorge.
  • 13h : Le meeting est un bide. On se disperse non sans avoir convenu de reprendre la manifestation Ă  14 heures.
Pendant ce temps-lĂ , le gĂ©nĂ©ral de Gaulle reçoit quelques personnalitĂ©s pour dĂ©jeuner. Parmi elles, l’acteur Fernandel qui a fait dĂ©caler le tournage d’un film pour ĂȘtre prĂ©sent.
  • 14h00 : À nouveau, 300 Ă©tudiants se retrouvent dans la cour de la Sorbonne. Les orateurs se succĂšdent dans la cour de la Sorbonne pour inviter Ă  faire du lundi 6 mai, jour fixĂ© pour la sĂ©ance de la Commission, une grande journĂ©e de protestation. Des forces de police, sur requĂȘte du recteur soucieux d’assurer la « libertĂ© des examens Â» quadrillent le quartier et se massent discrĂštement aux alentours de la Sorbonne. Une heure se passe poussivement ; il faut que les services d’ordre de la Jeunesse communiste rĂ©volutionnaire et de la FER occupent la scĂšne en entonnant leurs hymnes guerriers et prolĂ©tariens pour que l’attention se maintienne.
En dĂ©but d’aprĂšs-midi, les lecteurs parisiens du supplĂ©ment littĂ©raire du Monde prennent connaissance de la parution de quelques ouvrages : un roman d’AndrĂ© Stil, conforme Ă  la ligne esthĂ©tique du parti communiste, deux recueils : un de textes castristes et un sur Mao. Ils sont informĂ©s de la situation des lettres suisses. À la une, un billet trĂšs critique de Robert Escarpit : « â€ŠRien n’est moins rĂ©volutionnaire, rien n’est plus conformiste que la pseudo-colĂšre d’un casseur de carreaux mĂȘme s’il habille sa mandarinoclastie d’un langage marxiste ou situationniste
 Â». Tandis que la police s’apprĂȘte Ă  pĂ©nĂ©trer dans la Sorbonne, 45 enseignants de Nanterre se rĂ©unissent dans les locaux de leur facultĂ©, dĂ©sertĂ©e aprĂšs la dĂ©cision de suspendre les cours, afin de dĂ©battre du texte rappelant l’urgence d’une rĂ©forme universitaire, qu’Alain Touraine, Paul Ricoeur et Guy Michaud ont rendu public dans Le Monde du 2 mai. Soulignant que la perturbation des cours par l’extrĂȘme gauche a Ă©tĂ© exagĂ©rĂ©e, ils estiment que l’UniversitĂ© et les universitaires sont, en partie, responsables de la vague de violence et d’agitation.
  • 15h00 : Deux cents militants d’extrĂȘme droite du mouvement Occident, armĂ©s de matraques, menacent de pĂ©nĂ©trer dans la Sorbonne. À leur tĂȘte, on reconnaĂźt Alain Madelin et Ă  ses cĂŽtĂ©s le jeune Alain Robert. Le groupe arrive de la facultĂ© de droit de la rue d’Assas. Ce dernier a battu le rappel des troupes qui, passĂ©es par l’Observatoire, arpentent maintenant le boulevard Saint-Michel et se dirigent vers la Sorbonne aux cris de « Communistes assassins Â», « Occident vaincra Â», « Tuons tous les communistes Â» et « Occident au pouvoir Â». Dans la cour de la Sorbonne, une estafette essoufflĂ©e apporte la nouvelle : Occident se rassemble prĂšs de l’Observatoire et marche en rangs serrĂ©s vers la Sorbonne. Des observateurs vont et viennent, des sentinelles prennent place aux portes de la Sorbonne, le camp retranchĂ© Ă  nouveau s’organise dans les fausses nouvelles, les bruits alarmistes, la confusion. Prochinois de l’UJC (ml) et trotskistes de la JCR sortent les casques de leurs sacs de plastique, on arrache des pieds de chaise, on ramasse des pierres dans un couloir en travaux. Un petit Ă©tat de siĂšge bruyant et fĂ©brile s’empare de la Sorbonne, oĂč la plupart des Ă©tudiants sont en cours ou bien passent sereinement l’agrĂ©gation dans l’amphithéùtre tout proche.
  • 15h10 : Ces prĂ©paratifs stratĂ©giques impressionnent le recteur Roche, qui craint la contagion nanterroise. Entretien des responsables de l’UNEF, de la FER et de la JCR avec le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’UniversitĂ©, qui leur demande d’évacuer la Sorbonne. Les Ă©tudiants refusent. Roche commence alors par faire Ă©vacuer et fermer les amphithéùtres oĂč l’on donne des cours, ce qui a pour effet de grossir la petite troupe qui transforme la cour en mini-camp retranchĂ©. Puis il appelle ses supĂ©rieurs. Tout d’abord, il discute avec le directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale. Tous conviennent que les conditions d’une intervention policiĂšre sont rĂ©unies. Couvert par ses supĂ©rieurs, Roche appelle alors la prĂ©fecture (Jean Paoli, directeur de cabinet de Maurice Grimaud), laquelle, rĂ©ticente, demande une rĂ©quisition Ă©crite pour intervenir. Ensuite, Ă  la demande du recteur Jean Roche qui craint des affrontements violents entre Ă©tudiants de gauche et de droite, les forces de l’ordre bloquent les entrĂ©es et sorties de la Sorbonne. Sont visibles dans la cour environ 150 jeunes gens dont une vingtaine sont casquĂ©s et munis de barres en bois provenant de tables et de chaises qu'ils ont brisĂ©es auparavant. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la Sorbonne, Bourjac, est sĂ©questrĂ© dans son bureau jusqu'Ă  ce qu'il accorde les clĂ©s des amphithéùtres. Des voitures de service, qui se trouvent dans la cour, sont dĂ©placĂ©es pour former une barricade devant la voĂ»te d'entrĂ©e, et les Nanterrois, avec des pioches, commencent Ă  dĂ©paver la cour pour Ă©difier des barricades.
Le groupe de militants d’Occident arrive rue des Écoles avant d’accĂ©lĂ©rer dans la foulĂ©e. Au mĂȘme instant, un policier en civil revĂȘtu d’un long manteau de cuir noir ordonne Ă  ses policiers en tenue et casquĂ©s de charger le cortĂšge, qui galope vers l’entrĂ©e de la Sorbonne et grimpe quelques marches avant de faire brusquement demi-tour. Ils s’éloignent, alors que les policiers qui les traquent ne semblent pas rĂ©ellement chercher Ă  les rattraper. Le commando d’extrĂȘme droite se dĂ©sagrĂšge et se disperse dans les rues avoisinantes.
  • 15 h 35 : Le commissaire du Ve arrondissement reçoit une missive explosive de quatre lignes qui va entraĂźner les premiers affrontements du Quartier latin : « Le recteur de l'acadĂ©mie de Paris, prĂ©sident du conseil de l'universitĂ©, soussignĂ©, requiert les forces de police de rĂ©tablir l'ordre Ă  l'intĂ©rieur de la Sorbonne en expulsant les perturbateurs. Â» L'inattendu suscite l'Ă©tonnement des plus radicaux : la police va pĂ©nĂ©trer dans la Sorbonne, alors que les bĂątiments universitaires lui sont interdits.
  • 16h15 : Les gardes mobiles bloquent les issues de la Sorbonne.
  • 16h30 : La rue de la Sorbonne est Ă©vacuĂ©e et ses deux extrĂ©mitĂ©s sont bloquĂ©es.
  • 16h40 : Le calme est revenu parmi les Ă©tudiants : il ne se passe rien. Un cri : « Attention, ils arrivent ! Â» Le commandant Petit et ses hommes pĂ©nĂštrent en longue file dans la cour de la Sorbonne. StupĂ©faits, les Ă©tudiants hĂ©sitent, discutent entre eux. Qu’ils se battent et ils prendront des coups sans espoir de s’échapper. Inutile et dangereux. Ils dĂ©cident finalement de sortir dans le calme et en silence. Alain Krivine, Jacques Sauvageot et StĂ©phane Berg s’avancent en dĂ©lĂ©gation vers le commissaire Petit.
  • 16h45 : Pendant ce temps, les quelques Ă©tudiants Ă©chappĂ©s par derriĂšre cherchent des renforts dans le quartier Latin. L’afflux des forces de police, le bouclage de la rue de la Sorbonne et de la rue des Écoles ont attirĂ©, en un clin d’Ɠil, une petite foule. Ceux qui dĂ©ambulent boulevard Saint-Michel, badauds ou militants arrivĂ©s en retard pour le meeting, s’arrĂȘtent devant le spectacle.
À 16 h 45, ils sont peut-ĂȘtre mille, mais, par un prompt renfort, ils seront plus de deux mille Ă  17 heures.
  • 17h00 : AprĂšs quelques mots Ă©changĂ©s avec le commissaire de police, les Ă©tudiants acceptent de sortir sans se dĂ©fendre si la police les laisse filer. Les forces de l'ordre ne tiennent pas leur parole. Des gendarmes casquĂ©s et bĂątons en mains font Ă©vacuer la Sorbonne. La routine policiĂšre veut que l’on contrĂŽle l’identitĂ© des « perturbateurs Â» dĂ©signĂ©s par le recteur. Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse le faire sur place. Quelques 400 Ă©tudiants sont donc embarquĂ©s dans les cars qui attendent Ă  l’extĂ©rieur.
  • 17h10 : Un premier convoi (trois cars) d'Ă©tudiants arrĂȘtĂ©s quitte la Sorbonne sans difficultĂ©. Par manque de « paniers Ă  salade Â», l’embarquement durera plus de trois heures.
  • 17h15 : On compte trois mille personnes aux abords de la Sorbonne. Les incidents sĂ©rieux commencent Ă  17 h 15 place de la Sorbonne, lors du dĂ©part du second convoi. La place de la Sorbonne est dĂ©gagĂ©e Ă  l’aide de grenades lacrymogĂšnes. Des manifestants se regroupent boulevard Saint-Michel et harcĂšlent les forces de l’ordre. Des cris s'Ă©lĂšvent, « LibĂ©rez nos camarades Â», « La Sorbonne aux Ă©tudiants Â», «  Halte Ă  la rĂ©pression Â» et mĂȘme « CRS SS Â» ; bientĂŽt repris en chƓur. La foule grandit, les cars de CRS ont du mal Ă  se frayer un passage. Le prĂ©fet Grimaud est lĂ  en personne.
Un commissaire raconte: « Ă€ 17 h 16, des manifestants arrivent de la rue Champollion vers la Sorbonne. Leur nombre peut ĂȘtre Ă©valuĂ© Ă  1 000. Ils appliquent une technique de harcĂšlement ponctuĂ©e de heurts sĂ©vĂšres mais de courte durĂ©e. Â» La police reçoit l'ordre de « nettoyer Â» les abords. Pour dĂ©gager les deuxiĂšme et troisiĂšme cars de « dĂ©tenus Â», secouĂ©s par la foule, et permettre le transbordement de certains d'entre eux, un pneu ayant Ă©tĂ© crevĂ© par les manifestants, la police tire des grenades de gaz lacrymogĂšne. Des manifestants, luttant contre l’asphyxie, brisent une grille d’arbre et descellent quelques pavĂ©s, les premiers. Cette fois tout commence.
Quelques-uns des dirigeants de l’UJCml se trouvent Ă  leur fief de l’ENS. Cinquante-deux Ă©tudiants de Nanterre, membres du Mouvement du 22 mars, qui ont assistĂ© au dĂ©but de l’émeute arrivent en courant les chercher. On leur dit : « Il faut que vous veniez vite, on se bat sur le boulevard Saint-Michel. Â» Ils l’entendaient Ă  la radio ; « On a besoin de vous, vous seuls pouvez sauver la situation ! Â» Ils ont rĂ©pondu : « C’est sĂ»rement des gens de droite qui se battent, sans ça, nous, on y serait dĂ©jĂ . Â»
  • 17h30 : Boulevard Saint-Michel, devant le lycĂ©e Saint-Louis, un premier pavĂ© fuse. Il fracasse la vitre d'un car de CRS et fend le crĂąne du brigadier Christian Brunet qui s'Ă©croule. La rĂ©ponse est immĂ©diate. Les policiers chargent, repoussent les manifestants en matraquant tout sur leur passage. Les rangs des contestataires grossissent. Tout le monde goĂ»te Ă  la rĂ©pression, les manifestants, les passants, les Ă©tudiants, les clients des cafĂ©s, commerçants, touristes, riverains, ceux qui veulent s'interposer... Les policiers s’efforcent de repousser les manifestants sans cesse plus nombreux vers la place Saint-Michel et la Seine. Les arrestations se multiplient. Elles ont nĂ©cessitĂ© l'usage de grenades lacrymogĂšnes. Pour la premiĂšre fois, des jeunes occupent le pavĂ© parisien et retrouvent les rĂ©flexes des communards. Une explosion de violence qui stupĂ©fie les policiers.
  • 18h30 : Le quartier Latin est en Ă©tat de siĂšge. Les manifestants se comptent par milliers. C’est une mini-guĂ©rilla urbaine qui commence. Henri Dacier, qui allait au cinĂ©ma aux Trois Luxembourg, rue Monsieur-le-Prince, est matraquĂ© au sol devant son amie. Ils se joignent tous deux aux Ă©meutiers. Au coin de la rue de l’École de mĂ©decine, Claude FrĂšche, arrĂȘte sa 404 et demande ce qui se passe Ă  un agent. Pour toute rĂ©ponse, il reçoit deux coups de matraque et rejoint les manifestants. Un camionneur descend de son vĂ©hicule boulevard Saint-Michel et fait tournoyer la grande manivelle qu’il tient Ă  la main. Les policiers reculent.
  • 20h00 : Le recteur Roche ordonne la fermeture de la Sorbonne et l'annexe de Censier, rĂ©servĂ©e au premier cycle, jusqu’au retour au calme.
  • 20h05 : Les premiĂšres barricades sont Ă©difiĂ©es, Ă  l’aide de grilles d’arbres et de panneaux publicitaires notamment.
  • 20h25 : Le quartier Latin est un champ de bataille oĂč s’affrontent des militants de gauche organisĂ©s en petits groupes et des gardes mobiles souvent dĂ©bordĂ©s. Dans les petites rues autour du « Boul’-Mich Â», Nicole Le Guennec et quelques autres militants pro-chinois renversent les voitures en stationnement. Au carrefour Saint-Michel-Saint-Germain, Henri Vacquin, ancien de l’Union des Ă©tudiants communistes, voit un groupe de jeunes secouer un car de police comme un prunier. «  Vous ĂȘtes fous !- Ta gueule, vieux con, t’es plus dans le coup Â». Un peu plus loin, au croisement du boulevard Saint-Germain et de la rue Saint-Jacques, ce sont les loulous du RomĂ©o-Club, rendez-vous de la banlieue adolescente, qui mĂšnent la danse avec une rigueur toute prolĂ©tarienne. JuchĂ© sur une auto, un militant de la FER crie : « C’est une folie, camarades ! Repliez-vous ! Ne suivez pas les provocateurs ! Â», sans rĂ©sultat. Des Ă©bauches de barricades sont successivement abandonnĂ©es par des manifestants agressifs qui, pour dĂ©gager certains des leurs, se ruent en bandes sur les forces de l’ordre. Trois commissaires, MM. Stevenot, Quilichini et Bailly, conjuguant les efforts de leurs effectifs, dĂ©gagent les abords du Luxembourg au prix d'actions vigoureuses et en s'aidant de grenades lacrymogĂšnes.
  • 21h00 : L’émeute est maĂźtrisĂ©e.
  • 22h00 : Dans la soirĂ©e, le SNE Sup se rĂ©unit rue Monsieur-le-Prince, oĂč siĂ©gera pendant plusieurs semaines l'Ă©tat-major de la rĂ©volte. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du SNE-Sup, Alain Geismar (29 ans, maĂźtre-assistant au laboratoire de physique de la rue d’Ulm) a lancĂ© dans la soirĂ©e un mot d’ordre de grĂšve gĂ©nĂ©rale dans l’enseignement supĂ©rieur sans avoir eu le temps de consulter le Bureau national. AprĂšs cinq heures d’affrontements, le quartier retrouve son calme. Bilan : 83 policiers blessĂ©s, et 574 arrestations, dont 179 mineurs, 45 femmes, 58 Ă©trangers. Les Renseignements gĂ©nĂ©raux ont soigneusement conservĂ© jusqu'Ă  aujourd'hui les 574 fiches des interpelĂ©s du 3 mai. Avec le recul, leur lecture est savoureuse, car on y retrouve, encore presque anonymes, des hommes qui depuis ont fait leur chemin, dont de futurs ministres de gauche... comme de droite. Bien sĂ»r, les leaders sont embarquĂ©s : Alain Krivine, dirigeant trotskiste de la Jeunesse communiste rĂ©volutionnaire, Jacques Sauvageot, nÂș 1 de l'UNEF, l'incontournable Daniel Cohn-Bendit et Henri Weber (aujourd'hui sĂ©nateur PS) ; mais on trouve aussi Brice Lalonde (fichĂ© comme prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration des groupes d'Ă©tudes de lettres) et JosĂ© Rossi, futur ministre UDF d'Édouard Balladur, prĂ©sentĂ© comme « membre du bureau exĂ©cutif de l'Association nationale des jeunes du Centre dĂ©mocrate Â» et le fils de l’écrivain gaulliste de gauche David Rousset, que de Gaulle avait reçu une semaine plus tĂŽt en lui disant : « Il faut condamner le capitalisme, la sociĂ©tĂ© capitaliste. Il faut la condamner expressĂ©ment. Il faut condamner le communisme totalitaire. Il faut trouver une voie nouvelle, la participation Â». Quelques futurs journalistes ou Ă©crivains font partie du lot : Guy Hocquenghem, Bernard Guetta (actuel directeur de la rĂ©daction du Nouvel Observateur, « dĂ©jĂ  interpellĂ© en 1964 lors d'affrontements contre des partisans de Tixier-Vignancour Â») ou HervĂ© Chabalier (patron de l'agence CAPA). Mai 68 a commencĂ©.
  • 23h00 : Les Ă©tudiants arrĂȘtĂ©s dans l’aprĂšs-midi commencent Ă  ĂȘtre relĂąchĂ©s dans les commissariats oĂč ils ont Ă©tĂ© conduits pour des contrĂŽles d’identitĂ© et oĂč vingt-sept d’entre eux, trouvĂ©s porteurs d’armes prohibĂ©es, sont placĂ©s en garde Ă  vue.
  • Minuit : Les meneurs Ă©tudiants, ceux dont l'arrestation a tout dĂ©clenchĂ©, sont libĂ©rĂ©s.

[modifier] 4 mai

  • 2h00 : Une premiĂšre rĂ©union des reprĂ©sentants de l'Union nationale des Ă©tudiants de France (UNEF), du Mouvement du 22 mars, de la Jeunesse communiste rĂ©volutionnaire (JCR, Alain Krivine et Henri Weber), du ComitĂ© de liaison des Ă©tudiants rĂ©volutionnaires (Cler), du Mouvement d’action universitaire (MAU, Jean-Marcel-Bouguereau et Jean-Louis PĂ©ninou) et de l'Union des jeunesses communistes marxistes-lĂ©ninistes (UJCml, Robert Linhart) se tient dans les locaux de l'École Normale SupĂ©rieure pour dĂ©cider de la riposte. Les pro-Chinois se dĂ©solidarisent trĂšs tĂŽt, pour eux, le mouvement est piĂ©gĂ© ; il faut l'arrĂȘter, dĂ©serter le quartier Latin et chercher le contact avec le peuple. La jeune organisation maoĂŻste invite ses militants Ă  se dĂ©tourner d’un mouvement dont elle ne contrĂŽle pas la direction et lance un appel Ă  constituer des « comitĂ©s de dĂ©fense contre la rĂ©pression Â» afin d’éviter l’encerclement des Ă©tudiants au quartier Latin. Sans eux, sont dĂ©cidĂ©es deux manifestations pour le lundi, une le matin pour soutenir les Ă©tudiants qui passent en conseil de discipline, une le soir Ă  Denfert-Rochereau Ă  18 h 30.

[modifier] 6 mai

  • Le quartier latin est le théùtre de violents affrontements qui font 600 blessĂ©s et donnent lieu Ă  422 interpellations. Le mouvement Ă©tudiant gagne les universitĂ©s de province.
  • Occupation de l'institut de sociologie de l'universitĂ© de Caen pour l'obtention d'un second cycle.

[modifier] 9 mai

  • GrĂšve et occupation de l'usine Wisco, Ă  Givet (Ardennes). Deux pelotons de gendarmerie dĂ©logent les ouvriers.

[modifier] 10 mai

  • Nuit de barricades dans le Quartier latin. Les affrontements avec les CRS font des centaines de blessĂ©s. Le 11 : 460 personnes sont interpellĂ©es.

[modifier] 11 mai

  • Le Centre national des jeunes agriculteurs se dĂ©clare "solidaire des Ă©tudiants".

[modifier] 13 mai

  • Les images des violences ont choquĂ©. Des dĂ©filĂ©s rassemblent 200.000 Ă  un million de personnes Ă  Paris, selon les estimations, et un million dans une trentaine d'autres villes du pays.

[modifier] 14 mai

  • Au petit jour, 500 mĂ©tallos de l'usine Claas de Woippy (Moselle), dĂ©braient.
  • Dans la soirĂ©e, grĂšve illimitĂ©e avec occupation Ă  l'usine Sud-Aviation de Bouguenais (Loire-Atlantique), premiĂšre usine occupĂ©e de France. A Clermont-Ferrand, des groupes de jeunes ouvriers entrent dans l'universitĂ© pour venir aux nouvelles.

[modifier] 15 mai

  • La grĂšve gagne l'usine Renault de ClĂ©on, oĂč 300 jeunes ouvriers sĂ©questrent une dizaine de cadres. Au mĂȘme moment, grĂšve aux usines KlĂ©ber-Colombes d'Elbeuf et La Roclaine de St-Etienne du Rouvray, dans le mĂȘme dĂ©partement de Seine-Maritime. Un groupe d'ouvriers de ClĂ©on fait irruption sur le nouveau campus de Mont-Saint-Aignan (Rouen).
  • ParallĂšlement, la "journĂ©e d'action nationale" de la CGT contre les ordonnances, fait un bide.

[modifier] 16 mai

  • Une cinquantaine d'usines occupĂ©es en France, dont 5 de Renault (Billancourt, Le Mans, ClĂ©on, Flins, Sandouville), et 10 sur la seule ville du Havre.
  • Le comitĂ© d'occupation de la sorbonne lance dans le mĂȘme temps un appel Ă  l'occupation immĂ©diate de toutes les usines en France et Ă  la formation de conseils ouvriers.

[modifier] 17 mai

  • On dĂ©compte 200.000 grĂ©vistes en France. Le mouvement s'Ă©tend Ă  MontbĂ©liard-Sochaux, au coeur des usines automobiles Peugeot, Besançon ou encore le Sud-est.
  • Parmi les grĂ©vistes, beaucoup de jeunes titulaires d'un CAP, qui s'estiment dĂ©classĂ©s. L'ORTF diffuse des images de milliers d'Ă©tudiants piĂ©tinant devant les portes, fermĂ©es, de Renault-Billancourt, bastion de la CGT.

[modifier] 18 mai

  • Un million de grĂ©vistes Ă  midi. Deux millions en fin d'aprĂšs-midi. Les images de l'ORTF crĂ©ent des remous au sein des syndicats et des partis de gauche, qui Ă  partir du 19 mai tentent d'entrer dans le mouvement pour le canaliser ou le rĂ©cupĂ©rer, selon les versions. Parmi les usines en grĂšve, 45 sont dans la mĂ©tallurgie lourde, 19 dans l'automobile, 17 dans l'Ă©lectrotechnique, 15 dans l'alimentation et 13 dans l'aĂ©ronautique.

[modifier] 21 mai

  • Lundi matin, aprĂšs un week-end de tractations et discussions, le nombre de grĂ©vistes atteint 4 millions, dans tous les corps de mĂ©tiers, y compris de nombreux cadres et ingĂ©nieurs.

[modifier] 22 mai

  • 8 millions de grĂ©vistes
  • Daniel Cohn-Bendit quitte la France pour faire une "tournĂ©e rĂ©volutionnaire". Le ministre de l'intĂ©rieur annonce qu'il est dĂ©sormais interdit de sĂ©jour en France.

[modifier] 24 mai

  • Au soir du jeudi de l'ascension, le prĂ©sident Charles de Gaulle fait une intervention Ă  la tĂ©lĂ©vision. Il annonce un futur rĂ©fĂ©rendum sur la participation. Le soir, aprĂšs le discours, les manifestants scandent « Son discours, on s'en fout Â».
  • Le lendemain, les prĂ©fets lui envoient par tĂ©lĂ©gramme les rĂ©actions dans chaque rĂ©gion.

[modifier] 25 mai

  • Le vendredi, au lendemain de l'ascension, on frĂŽle les 9 millions grĂ©vistes.
  • Le record de prĂ©cĂ©dente grande grĂšve de 1936 (6 millions) est largement battu, dans une France qui s'est industrialisĂ©e au cours des 30 glorieuses de l'aprĂšs-guerre.
  • Plus de tĂ©lĂ©phone, courrier, plus d'essence. Dans les mĂ©dias, malgrĂ© la grĂšve, les journalistes continuent Ă  couvrir les Ă©vĂ©nements. Des musiciens viennent jouer gratuitement dans les usines, oĂč l'on danse et joue au football.
  • 1Ăšre sĂ©ance de nĂ©gociations syndicats/gouvernement, rue de Grenelle, ouverte par Georges Pompidou.

[modifier] 26 mai

  • A Nantes, le comitĂ© central de grĂšve distribue des bons de fuel aux petits commerces alimentaires et organise le ramassage des ordures. A Cluses (Haute-Savoie), une monnaie Ă©mise par les grĂ©vistes et avalisĂ©e par les commerçants circule en bons de 10 francs. Dans la Somme, ces sont les municipalitĂ©s de Saleux, Picquigny, Saint-Sauveur et FlixĂ©court, qui Ă©mettent des bons.

[modifier] 27 mai

  • Les accords de Grenelle sont signĂ©s Ă  7 heures du matin, aprĂšs une nuit blanche.
  • La France entiĂšre, privĂ©e d'essence et de tĂ©lĂ©phone, respire au rythme de ses transistors.
  • Les assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales crĂ©ent la surprise, en rejetant ces accords et en votant dans la journĂ©e la poursuite de la grĂšve, mĂȘme Ă  l'usine Renault de Billancourt, oĂč la CGT dĂ©passe traditionnellement 60% des voix aux Ă©lections professionnelles et se voit dĂ©bordĂ©e.
  • Dans l'aprĂšs-midi, un meeting gĂ©ant rĂ©unit, au stade CharlĂ©ty (dans le sud de Paris) les Ă©tudiants de l'UNEF, les militants et dirigeants de la CFDT, de la FEN, de 4 fĂ©dĂ©rations FO, et d'une partie des groupes d'extrĂȘme gauche.

[modifier] 28 mai

  • La CGT propose et obtient d'organiser le lendemain de « grandes manifestations unitaires Â».

[modifier] 29 mai

  • Charles de Gaulle a disparu mais laisse entendre qu'il est parti Ă  Baden-Baden consulter l'armĂ©e et notamment le gĂ©nĂ©ral Jacques Massu.

[modifier] 30 mai

  • Le prĂ©sident rĂ©apparaĂźt, reçoit Georges Pompidou Ă  14 h 30, convoque un conseil des ministres pour 15 h, puis annonce Ă  16 h 30 Ă  la radio la dissolution de l'assemblĂ©e et des Ă©lections lĂ©gislatives. Une manifestation, prĂ©vue la veille, contre le mouvement social et en soutien au prĂ©sident de la rĂ©publique rassemble huit cent mille personnes le soir mĂȘme.[7]
  • Texte de l'intervention radiodiffusĂ©e du GĂ©nĂ©ral De Gaulle :
« Françaises, Français, Ă©tant le dĂ©tenteur de la lĂ©gitimitĂ© nationale et rĂ©publicaine, j'ai envisagĂ©, depuis vingt quatre heures, toutes les Ă©ventualitĂ©s, sans exception, qui me permettraient de la maintenir. J'ai pris mes rĂ©solutions. Dans les circonstances prĂ©sentes, je ne me retirerai pas. J'ai un mandat du peuple, je le remplirai. Je ne changerai pas le Premier ministre dont la valeur, la soliditĂ©, la capacitĂ© mĂ©ritent l'hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraĂźtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd'hui l'assemblĂ©e nationale. J'ai proposĂ© au pays un rĂ©fĂ©rendum qui donnait aux citoyens l'occasion de prescrire une rĂ©forme profonde de notre Ă©conomie et de notre universitĂ© et en mĂȘme temps de dire s'ils me gardaient leur confiance ou non par la seule voie acceptable, celle de la dĂ©mocratie. Je constate que la situation actuelle empĂȘche matĂ©riellement qu'il y soit procĂ©dĂ©, c'est pourquoi j'en diffĂšre la date. Quant aux Ă©lections lĂ©gislatives, elles auront lieu dans les dĂ©lais prĂ©vus par la constitution Ă  moins qu'on entende bĂąillonner le peuple français tout entier en l'empĂȘchant de s'exprimer en mĂȘme temps qu'on l'empĂȘche de vivre, par les mĂȘmes moyens qu'on empĂȘche les Ă©tudiants d'Ă©tudier, les enseignants d'enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l'intimidation, l'intoxication et la tyrannie exercĂ©s par des groupes organisĂ©s de longue main, en consĂ©quence et par un parti qui est une entreprise totalitaire, mĂȘme s'il a dĂ©jĂ  des rivaux Ă  cet Ă©gard. Si, donc, cette situation de force se maintient, je devrai, pour maintenir la rĂ©publique, prendre conformĂ©ment Ă  la constitution d'autres voies que le scrutin immĂ©diat du pays. En tous cas, partout et tout de suite, il faut que s'organise l'action civile. Cela doit se faire pour aider le gouvernement, d'abord, puis localement, les prĂ©fets devenus ou redevenus commissaires de la RĂ©publique, dans leur tĂąche qui consiste Ă  assurer, autant que possible, l'existence de la population, et Ă  empĂȘcher la subversion Ă  tout moment et en tout lieu. La France, en effet, est menacĂ©e de dictature. On veut la contraindre Ă  se rĂ©signer Ă  un pouvoir qui s'imposerait dans le dĂ©sespoir national, lequel pouvoir serait alors Ă©videmment et essentiellement celui du vainqueur, c'est-Ă -dire celui du communisme totalitaire. Naturellement, on le colorerait, pour commencer, d'une apparence trompeuse en utilisant l'ambition et la haine de politiciens au rancart. AprĂšs quoi, ces personnages ne pĂšseraient pas plus que leur poids, qui ne serait pas lourd. Eh bien non, la RĂ©publique n'abdiquera pas. Le peuple se ressaisira. Le progrĂšs, l'indĂ©pendance et la paix l'emporteront avec la libertĂ©. Vive la RĂ©publique ! Vive la France ! Â»

[modifier] Conséquences de Mai 68

[modifier] Au plan politique

[modifier] Les accords de Grenelle

Une augmentation de 35 % du SMIC Ă  600 F par mois et de 10 % des salaires, la crĂ©ation de la section syndicale d’entreprise, actĂ©e dans la loi du 27 dĂ©cembre 1968 et une quatriĂšme semaine de congĂ©s payĂ©s, sont entre autre conclues lors des accords de Grenelle, suite Ă  des nĂ©gociations menĂ©es en particulier par le jeune haut fonctionnaire Jacques Chirac, et la reprise du travail s'effectue progressivement au dĂ©but du mois de juin. La police et la gendarmerie Ă©vacuent au fur et Ă  mesure les diffĂ©rents lieux occupĂ©s. Les Ă©vĂ©nements ont causĂ© la mort directe de cinq personnes : le commissaire de police RenĂ© Lacroix, Ă©crasĂ© par un camion Ă  Lyon, le grĂ©viste de 24 ans Pierre Beylot, ouvrier Ă  l'usine Peugeot de Sochaux-MontbĂ©liard (Doubs), tuĂ© de deux balles, un autre grĂ©viste de la mĂȘme usine, Henri Blanchet, 49 ans, qui est dĂ©sĂ©quilibrĂ© par une grenade offensive, tombe d’un parapet et meurt le crĂąne fracturĂ©, ou encore le lycĂ©en Gilles Tautin (17 ans), noyĂ© dans la Seine aprĂšs la poursuite par des CRS aux abords de l'usine de Flins (Yvelines) ainsi que Philippe MathĂ©rion, 26 ans, dont on retrouve le corps au petit matin sur la barricade de la rue des Écoles.

[modifier] Dissolution de l'Assemblée nationale le 30 mai 1968

Les Ă©lections lĂ©gislatives de juin 1968 voient la trĂšs large victoire des gaullistes, regroupĂ©s dans le parti renommĂ© pour l'occasion Union pour la dĂ©fense de la RĂ©publique. On s'est beaucoup interrogĂ© sur ce retournement de la peur, tant les mĂ©dias donnaient l'impression que la population penchait pour le mouvement Ă©tudiant. Au fond personne Ă  gauche n'avait donnĂ© l'impression de maĂźtriser ce qui se passait et la solution paraissait ĂȘtre provisoirement en dehors du mouvement, dans la stabilitĂ© institutionnelle.

[modifier] Référendum sur la régionalisation et le rÎle du Sénat du 27 avril 1969 et départ du général de Gaulle

Le gĂ©nĂ©ral de Gaulle avait souhaitĂ© un rĂ©fĂ©rendum en mai 1968. Georges Pompidou avait plaidĂ© et obtenu la dissolution de l'AssemblĂ©e nationale. De Gaulle ne renonce pas Ă  son projet de rĂ©fĂ©rendum. Il perçoit que mai 1968 a mis en exergue un besoin de dĂ©mocratie plus direct et plus proche du peuple. Il imagine de dĂ©centraliser certains lieux de dĂ©cision et de refonder le SĂ©nat en changeant profondĂ©ment ses critĂšres de recrutement. C'est l'objet de ce rĂ©fĂ©rendum. Il met tout son poids politique dans la balance en promettant de partir si les Français rĂ©pondent « non Â». Le non l'emporte avec 52,41 % (80,13 % de votants, 77,94 % de suffr